LA MER D’ARAL : ENTRE PAYSAGES SPECTACULAIRES ET TRAGÉDIE ÉCOLOGIQUE

Après plusieurs heures de piste à travers le désert du Aral Qum, dans le nord-ouest de l’Ouzbékistan, l’étonnement surgit : la mer d’Aral, ou ce qu’il en reste, apparaît paisiblement à l’horizon. Pourtant, ce lieu étonnant est aujourd’hui mondialement connu pour une catastrophe environnementale majeure : l’assèchement de la mer d’Aral.

À première vue, les paysages sont spectaculaires. Le long des falaises de schiste et de calcaire, le vent, le sable et le soleil ont sculpté des formations impressionnantes, surnommées “les gratte-ciel”, “la caravane” ou encore “le Sphinx”. Un peu plus loin, le sol doré, couvert de coquillages et de fossiles marins, révèle les traces d’un passé englouti. Parfois, des mirages apparaissent au loin, et les flamants roses en migration survolent encore ce territoire marqué par l’absence d’eau.

Mais derrière la beauté de ce décor désertique, une réalité s’impose : l’assèchement de la mer d’Aral illustre l’impact irréversible des choix humains sur l’environnement. Cette tragédie écologique, provoquée par la surexploitation des ressources hydrauliques à des fins agricoles, est aujourd’hui étudiée dans le monde entier.

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Géologie et histoire d’Aral

Origines géologiques de la mer d’Aral : quand l’Asie centrale était sous l’eau

Au commencement, il n’existait pas encore de mer d’Aral. À sa place, un vaste océan intérieur recouvrait l’actuelle Asie centrale. Vers la fin du Crétacé inférieur (environ 125 à 110 millions d’années), le mouvement des plaques tectoniques redessine les continents. Ce phénomène géologique forme alors de nombreuses mers épicontinentales, peu profondes, qui s’étendent de la mer Caspienne jusqu’au golfe Persique.

Dans ces mers, la vie marine est florissante. Une grande diversité d’espèces marines y trouve refuge. À la fin du Paléogène (environ 23 millions d’années), de grands animaux marins évoluent encore dans ces eaux peu profondes, preuve d’un écosystème riche et stable.

Aujourd’hui, les fossiles retrouvés en Ouzbékistan confirment cette histoire géologique. Ils témoignent d’une époque lointaine où la région était un véritable sanctuaire marin — bien loin de l’actuel assèchement de la mer d’Aral, devenu un drame écologique contemporain.

Fossiles retrouvés sur les berges de la Mer. Photo 2019

Formation et évolution naturelle de la mer d’Aral

Il y a environ 100 000 ans, seule la mer Caspienne existe au cœur des déserts d’Asie centrale. Ses eaux sont salées, et aucun autre bassin intérieur ne s’est encore formé.

Cependant, à la suite de la dernière glaciation, vers 10 000 ans av. J.-C., le bassin de la mer d’Aral commence à se former. Cette évolution naturelle résulte de la rencontre de deux grands fleuves : d’abord le Syr-Daria, puis l’Amou-Daria. À cette époque, leur débit est trois fois plus élevé qu’au début du XXe siècle, apportant jusqu’à 150 km³ d’eau douce par an. Cette abondance permet l’installation progressive d’une faune aquatique diversifiée dans la région.

Vers 3000 av. J.-C., la mer d’Aral atteint son extension maximale, avec une profondeur estimée entre 58 et 60 mètres. La faune s’adapte progressivement à des eaux saumâtres, issues du mélange entre eaux douces et salées. L’excès d’eau s’écoule alors vers la mer Caspienne par une gorge naturelle, permettant à des espèces aquatiques venues de cette mer de coloniser également le bassin aralien.

Quatrième plus vaste étendue d’eau intérieure du globe

Au fil des siècles, le niveau de la mer d’Aral varie fortement. Au XVIIIe siècle, les Khans de Khiva détournent volontairement le cours de l’Amou-Daria, notamment pour exploiter ses sables aurifères. Une baisse du niveau de l’eau est ensuite observée entre 1859 et 1880. Pourtant, entre cette période et 1960, les eaux remontent de près de trois mètres, signe d’un équilibre encore fragile.

À ce moment-là, la mer d’Aral couvre une surface de 66 458 km², ce qui en fait la quatrième plus vaste étendue d’eau intérieure du globe. Ce passé grandiose contraste fortement avec la situation actuelle, marquée par l’assèchement progressif de la mer d’Aral.

De la pêche à l’or blanc

En 1924, l’Ouzbékistan devient une république soviétique. Quelques décennies plus tard, dans les années 1950, la mer d’Aral reste encore un important vivier halieutique. Jusqu’à 50 000 tonnes de poissons sont pêchées chaque année, preuve d’un écosystème encore fonctionnel.

Cependant, après la mort de Staline en 1953, l’intérêt stratégique de Moscou se déplace. Dès 1960, ses successeurs — notamment Nikita Khrouchtchev — imposent une nouvelle réforme agraire radicale. L’objectif est désormais de dépasser les États-Unis dans la production de coton.

Le drame de l’irrigation forcée en Ouzbékistan

Avec son climat continental aride, l’Ouzbékistan est désigné comme base d’une monoculture intensive de coton, surnommé “l’or blanc”. Pour atteindre les quotas fixés par le pouvoir soviétique, la population est mobilisée à grande échelle. Des centaines de kilomètres de canaux d’irrigation sont creusés à la main à travers tout le pays. Ces infrastructures massives détournent l’eau de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, les deux fleuves qui alimentaient la mer d’Aral.

Progressivement, les cultures maraîchères et fruitières traditionnelles sont abandonnées. Le paysage agricole se transforme : des champs de coton recouvrent les plaines, tandis que l’assèchement de la mer d’Aral commence en silence.

Recul de la Mer d’Aral sur 50 ans. Photo à Moynaq en 2019

1 Joseph Staline (1878–1953) : dirigeant de l’URSS, connu pour ses politiques autoritaires, la collectivisation des terres, les purges et les camps du Goulag.

L’assèchement de la mer d’Aral et le fragile retour de la vie

Au fil des décennies, les deux grands fleuves d’Asie centrale — l’Amou-Daria et le Syr-Daria — ne parviennent plus à alimenter correctement le bassin. L’eau se raréfie, tandis que la chaleur intense des étés continentaux aggrave le phénomène d’évaporation. Ainsi commence l’assèchement progressif de la mer d’Aral, un processus lent mais implacable.

En 2013, la surface de la mer ne dépasse plus 6 646 km², soit dix fois moins que sa taille historique. La salinité augmente considérablement, rendant l’eau impropre à la vie pour la majorité des espèces aquatiques. La vie marine disparaît presque totalement, à l’exception d’un organisme étonnamment résistant : l’artémie, un petit crustacé planctonique de couleur rose qui s’épanouit dans les eaux hypersalées.

Le fragile retour de la vie

En l’absence de prédateurs, les artémies se multiplient rapidement. Leur prolifération attire alors une autre forme de vie : les oiseaux migrateurs, en particulier les flamants roses. Ces derniers se nourrissent presque exclusivement d’artémies, dont ils tirent leur teinte rosée caractéristique, grâce au carotène contenu dans les crustacés.

Grâce à cette source de nourriture abondante, les flamants roses prolongent désormais leur séjour autour de ce qu’il reste de la mer d’Aral, avant de poursuivre leur migration vers l’Afrique. Ce fragile retour de la vie, bien que limité, démontre une forme de résilience biologique malgré l’ampleur du désastre écologique causé par l’assèchement de la mer d’Aral.

Pêcheur de Tastubek au Kazakstan depuis la construction du barrage entre le Nord et le Sud de la Mer d’Aral. Photo de 2023

Les enjeux de la végétalisation

En 2025, un nouveau projet écologique sera lancé avec le soutien de l’Union européenne. Il vise à restaurer les terres dégradées du bassin inférieur de la mer d’Aral. Le financement s’élève à 8,8 millions d’euros, complété par 30 millions d’euros de prêts de la part de l’Agence française de développement (AFD) et de la Banque européenne d’investissement (BEI).

Il est désormais certain que la mer d’Aral ne retrouvera jamais son état d’origine. Les efforts actuels se concentrent donc sur l’adaptation des communautés locales. Cela passe par le développement de nouvelles formes d’agriculture durable, de projets de lutte contre la désertification, et de nouvelles activités économiques capables d’assurer la résilience des populations face aux bouleversements passés et à venir.

Les soles, dorades, sandres et gardons reprennent possession de la mer.

En 2005, grâce à un prêt de la Banque mondiale, le Kazakhstan renforce un barrage séparant la petite mer d’Aral de la partie ouzbèke. Cette barrière permet de retenir les eaux du Syr-Daria, alimentant ainsi la zone nord du bassin. Ce projet marque une première réponse concrète à l’assèchement de la mer d’Aral.

Peu à peu, l’eau devient moins salée. Bien qu’elle ne redevienne pas entièrement douce, cette évolution permet à la faune aquatique de reprendre vie. Carpes, dorades, sandres et gardons réapparaissent dans la petite mer d’Aral. En revanche, du côté ouzbek, la situation reste critique. Le manque de ressources financières et une configuration hydrographique défavorable empêchent toute restauration à grande échelle.

Soutien international écologique

Depuis 2018, l’Ouzbékistan a lancé, avec le soutien des Nations Unies, un programme de réhabilitation écologique. À ce jour, plus de 16 millions de dollars ont été mobilisés, principalement par l’Union européenne et l’Ouzbékistan. Environ 2 millions d’hectares ont déjà été reboisés en saxaul 1 , un arbre typique des déserts d’Asie centrale, efficace contre la désertification.

Le Japon participe également à cette initiative, en expérimentant d’autres plantes résistantes comme l’atriplex, l’amarante 2 ou encore le sorgho 3. L’objectif est d’identifier les espèces les mieux adaptées aux sols salinisés et arides, pour restaurer durablement les terres dégradées. Des variétés améliorées de blé d’hiver et d’orge sont aussi testées.

À partir de 2025, un nouveau projet écologique piloté par l’Union européenne visera à restaurer les terres du bassin inférieur. Il bénéficiera d’un financement de 8,8 millions d’euros, complété par 30 millions d’euros de prêts de l’Agence française de développement (AFD) et de la Banque européenne d’investissement (BEI).

Agriculture résiliente et reforestation

Il est aujourd’hui reconnu que la mer d’Aral ne pourra jamais retrouver sa forme d’origine. Face à ce constat, les efforts se tournent vers l’adaptation des communautés locales. Cela passe par la mise en place d’agricultures résilientes, de projets de reforestation, de filières économiques durables et d’initiatives écologiques pour permettre aux populations de vivre dignement, malgré les conséquences irréversibles de l’assèchement de la mer d’Aral.

1 Saxaul : petit arbre du désert poussant principalement en Asie centrale, adapté aux climats arides il sert à stabiliser les sols sableux, à lutter contre la désertification et fournir du bois de chauffage.

2 Atriplex et Amaranthe : plantes appartenant à la famille des Amaranthacées. Ce sont souvent des plantes qui aiment les sols salés des zones arides ou semi-arides. Utilisées pour la lutte contre l’érosion ou la réhabilitation des sols dégradés.

3 Sorgho : plante céréalière cultivée dans les régions chaudes et sèches du monde et appréciée pour sa résistance à la sécheresse. Il est utilisé pour l’alimentation humaine, le fourrage animal et parfois la production d’éthanol. 

Végétalisation du plateau d’Aral entreprise dès 2018 pour stabiliser le sable et le sel et agir comme prophylaxie contre les maladies pulmonaires et le dessèchement du reste du territoire ouzbek. Photos de 2023

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