BOUKHARA, PERLE DE L’ASIE CENTRALE
Au cœur du désert du Kyzylkoum, Boukhara s’élève comme un mirage de briques et de coupoles. Depuis plus de deux mille ans, elle incarne un carrefour de cultures, de savoirs et de spiritualité. Ainsi, son nom traverse les siècles comme un fil rouge de l’histoire d’Asie centrale.
Berceau de l’islam dans cette région, elle fut tour à tour un centre religieux majeur, un foyer intellectuel rayonnant et une étape stratégique sur la Route de la Soie. En effet, les caravanes, les calligraphes et les maîtres soufis ont marqué durablement son identité. Encore aujourd’hui, le nom de Boukhara résonne comme un écho de ce passé prestigieux.
Aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, Boukhara déploie un héritage architectural remarquable. De plus, elle offre au visiteur un véritable labyrinthe de ruelles, de coupoles bleutées, de médersas silencieuses et de bazars couverts. À chaque pas, le voyageur remonte le fil du temps.
Contrairement à Samarcande, sa grande rivale, Boukhara n’a pas été remodelée par de vastes projets impériaux. Au contraire, elle s’est développée de manière organique, génération après génération. Cette continuité urbaine, presque intacte, confère à la ville une atmosphère singulière : paisible, intemporelle, habitée.
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Histoire
Boukhara fut surnommée « la Beauté de l’Esprit » ou encore « la Perle de l’Asie centrale ». Dès le Ve siècle avant notre ère, on y trouve les premières traces d’habitat. Cependant, les splendeurs visibles aujourd’hui datent principalement du IXe siècle. À cette époque, la ville-oasis est ceinte de hauts remparts, marquant un véritable essor urbain.
Pendant des siècles, Boukhara connaît une prospérité remarquable grâce au commerce. Ainsi, elle devient un carrefour majeur de la Route de la Soie. Ses caravansérails, parmi les mieux conservés d’Asie centrale, témoignent encore de cette époque florissante.
Par ailleurs, en s’éloignant du centre historique, on découvre le palais d’Été du dernier khan de Boukhara. Ce lieu surprend par son architecture éclectique. En effet, il mêle les codes décoratifs d’Asie centrale à des influences russes. Le résultat est un ensemble à la fois singulier, paisible et fleuri. Les rosiers et les paons majestueux contribuent à l’atmosphère unique du site.
Enfin, Boukhara reste aujourd’hui encore l’un des hauts lieux de l’islam sunnite et du soufisme. Son rôle spirituel a traversé les siècles et demeure central dans l’histoire religieuse de l’Asie centrale.
Des Perses aux Kushans : les premiers empires de Boukhara

Alexandre le Grand représenté lors de sa victoire sur les Achéménides. Mosaïque de Pompéi IIe siècle avant J.C.
L’oasis de Boukhara, habitée dès l’Antiquité, suscite très tôt l’intérêt des grandes puissances voisines. Dès le VIe siècle av. J.-C., elle passe sous le contrôle des Perses achéménides 1. Ces derniers y imposent leur système administratif et commercial, structurant la région selon leur modèle.
En 329 av. J.-C., les troupes d’Alexandre le Grand 2 s’emparent de la Sogdiane 3, vaste territoire dont Boukhara fait partie.
Dès lors, la ville est intégrée dans le monde hellénistique 4, une influence qui se prolonge jusqu’au IIe siècle av. J.-C.
L’âge d’or kushan : un carrefour entre Orient et Occident
Entre la fin du Ier siècle av. J.-C. et le milieu du IVe siècle, Boukhara connaît un nouveau souffle. En effet, elle se développe sous l’égide du puissant empire Kushans 5, dont l’influence s’étend de la mer Caspienne à la vallée du Gange.
C’est durant cette période que les échanges entre l’Orient et l’Occident s’intensifient. La Route de la Soie prend peu à peu forme, et Boukhara devient alors un relais commercial stratégique.
Par ailleurs, la ville s’enrichit sur le plan culturel. La langue grecque, encore présente, coexiste avec le bactrien. Le zoroastrisme 6⁶ et le bouddhisme s’y diffusent progressivement, élargissant le paysage spirituel local.
L’art, quant à lui, reflète des influences variées venues d’Inde, de Perse et du monde gréco-romain. Ainsi, Boukhara se distingue déjà comme un carrefour majeur de civilisations.
Elle ne se limite plus à un simple avant-poste stratégique. Désormais, elle incarne une identité multiculturelle pleinement affirmée.
1 Achéménide : dynastie qui a régné sur l’Empire perse de 550 à 330 av. J.-C. connus pour avoir créé l’un des plus grands empires de l’Antiquité, s’étendant de l’Indus à la mer Égée et de l’Égypte à l’Asie centrale.
2 Alexandre le Grand : roi de Macédoine et l’un des plus grands conquérants de l’Histoire. Il crée un empire colossal qui s’étend de la Grèce jusqu’à l’Inde en seulement une décennie.
3 Sogdiane : territoire recouvrant en partie l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et l’Afghanistan de 550 av. J.-C. à 1050.
4 Hellénistique : période historique allant de la conquête d’Alexandre (331-323 avant J. -C.) à la domination romaine (31 avant J. -C.), caractérisée par de grandes monarchies et une civilisation grecque.
5 Kouchan : empire chinois du Ier au IIIe siècle, s’étendant du Tadjikistan à la mer Caspienne et de l’Afghanistan jusqu’à la vallée du Gange. Leur langue est le grec et le bactrien (langue iranienne).
6 Zoroastrisme : ancienne religion monothéiste (1500 ans avant J.-C.), majoritaire dans l’Iran et l’Asie centrale préislamiques, jusqu’à la conquête arabo-musulmane au VIIe siècle.
L’arrivée des Omeyyades : naissance d’un centre islamique
Boukhara est conquise en 710 par les troupes arabo-islamiques des Omeyyades 1. Sous la pression des envahisseurs, la population se rallie rapidement à l’islam.
Cependant, la nouvelle religion ne s’impose pas immédiatement : elle s’implante progressivement, en se superposant aux croyances déjà présentes. Dès lors, Boukhara est intégrée au Califat 2 du Khorassan 3. Elle devient alors un centre religieux et culturel de premier plan. La ville, ceinte de remparts et dotée de onze portes, s’étend sur une superficie de 30 à 35 hectares.

Portrait de Gengis Khan, peinture sur soie réalisée à l’encre et à l’aquarelle, datant du XIVe siècle
L’âge d’or samanide : entre science et spiritualité
Au IXe siècle, le pouvoir passe entre les mains de gouverneurs persans. C’est ainsi que naît la dynastie des Samanides4 (874–999), ouvrant la voie à l’âge d’or de Boukhara.
À partir de cette époque, la ville devient une capitale politique, commerciale et intellectuelle. Elle attire alors des figures majeures du savoir, comme al-Bukhârî 5, al-Biruni 6, Ibn Sînâ 7.
Par ailleurs, l’urbanisation se développe rapidement grâce à un réseau ingénieux d’étangs et de canaux. Ces systèmes irriguent les maisons, situées environ dix mètres en contrebas du niveau des bassins. Ainsi, la population atteint environ 300 000 habitants, un chiffre impressionnant pour l’époque.
De la prospérité à la destruction : Qarakhanides et Mongols
En 999, les Qarakhanides 8 prennent le contrôle de Boukhara. Ils poursuivent son embellissement architectural et culturel, assurant un certain rayonnement. Toutefois, cette période de prospérité est de courte durée. En effet, elle prend brutalement fin avec l’arrivée des Mongols.
En 1220, Gengis Khan 9 s’empare de Boukhara. Il ordonne sa destruction presque totale, ne laissant derrière lui que des ruines. Seul le minaret Kalon échappe au désastre.
Il reste debout, tel un ultime témoin de la splendeur passée.
1 Omeyyades : dynastie arabe qui gouverne le monde musulman de 661 à 750 et s’étend sur l’Espagne de 756 à 1031.
2 Califat : territoire sous la gouvernance d’un calife (chef d’État), qui fait respecter les préceptes du prophète Mahomet sur la gestion politique de l’état.
3 Khorassan : région située sur l’Iran, une grande partie de l’Asie centrale, et également sur une partie de l’Afghanistan actuels.
4 Samanides : dynastie perse qui domine l’Iran oriental durant tout le Xe siècle. Leur langue est le persan.
5 Al-Bukhârî : important compilateur de hadîths (recueils de paroles attribuées à Mahomet) (810-870).
6 Al-Biruni : savant encyclopédiste mathématicien, physicien, astronome, historien… né près de Khiva (973-1048).
7 Ibn Sînâ (Abu Ali Ibn Sînâ) : aussi nommé Avicenne, grand médecin et philosophe né à Afshona près de Boukhara (980-1037).
8 Qarakhanides : dynastie d’origine turco-mongole qui envahie progressivement l’Asie centrale (840 à 1212). Leur langue administrative est le chinois médiéval, leur langue de poésie est le persan.
9 Gengis Khan : (1160-1227) fondateur de l’Empire Mongol.
Boukhara dans l’Empire timouride : l’ombre de Samarcande
Le khanat de Tchaghataï 1 domine l’Asie centrale du XIIIe au XIVe siècle. C’est dans ce contexte, en 1336, qu’ Amir Timur 2 nait dans une bourgade près de la ville actuelle de Shakhrisabz, au sud de Samarkand. Vers 1360, grâce à ses talents militaires, il gagne en notoriété. Rapidement il devient un chef redouté. Puis, au alentour de 1370, Timurlang est proclamé souverain de Balk 3. Boukhara est alors intégrée à l’empire Timouride 4 . Cependant, la ville perd de son importance face à Samarcande, que Timur choisit comme capitale.
Cette dernière devient le centre politique et culturel de son empire en expansion.
Le retour au premier plan sous les Ouzbeks
À la fin de l’année 1512, le clan ouzbek 5, menés par Abdullah Khan, prent le contrôle de la Transoxiane 6 . Ils établissent alors Boukhara comme capitale politique du khanat 7, marquant ainsi le retour de la ville sur le devant de la scène régionale. Dès lors, la ville retrouve un rôle politique central.
Elle redevient un centre de pouvoir influent en Asie centrale.
Déclin au XVIIIe siècle : isolement et crise
Mais cette renaissance est de courte durée. En effet, le XVIIIe siècle marque le début d’un lent déclin. À cette époque, les grandes routes terrestres perdent leur importance.
Elles sont progressivement supplantées par les routes maritimes. Par conséquent, Boukhara, autrefois carrefour commercial florissant, s’enfonce dans la stagnation.
Par ailleurs, les conflits récurrents avec la Perse chiite aggravent la situation. La ville sunnite, en réaction, se referme sur elle-même.
Elle entre alors dans une période de repli, marquée à la fois par un durcissement religieux et un effondrement économique.
1 Khanat de Tchaghataï : un des quatre royaumes de l’empire mongol.
2 Amir Timur : connu aussi comme Timurlang (Timur le boiteux), Tamerlan en français, fondateur de la Dynastie et de l’empire Timouride.
3 Balkh : une ville du nord de l’Afghanistan située à 100 km du Turkménistan et 50 km de celles de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan actuels.
4 Timourides : dynastie fondée par Amir Timur (1405 à 1507) d’origine turco-mongole islamisée.
5 Ouzbeks : clan d’origine turco-mongole.
6 Transoxiane : région correspondant approximativement à l’Ouzbékistan, au Tadjikistan, au sud-ouest du Kazakhstan et au sud du Kirghizistan, située entre les fleuves Syr-Daria et Oxus (actuel Amou-Daria).
7 Khanat : royaume turc ou mongol, dirigé par un khan.
L’avancée russe et la fin de l’indépendance
Au XIXe siècle, le khanat 1 de Boukhara devient un enjeu stratégique majeur entre la Russie tsariste et l’Empire britannique. Ce conflit d’influence est connu plus tard sous le nom de Grand Jeu. À cette époque, Boukhara gouverné par Nasrullah Khan 2, un souverain autoritaire. Ce dernier impose un véritable régime de terreur à sa population.
En 1868, les troupes du Tsar 3 pénètrent dans la région. Le khanat passe alors sous protectorat russe.
Bien que la souveraineté du Khan soit maintenue, l’influence de l’Empire russe devient, peu à peu, prépondérante.
Boukhara à l’ère du chemin de fer
Dès 1870, la première ligne ferroviaire reliant Tachkent à Boukhara-Kagan est mise en service. C’est un tournant logistique et politique. Toutefois, ce progrès ne s’accompagne pas d’une ouverture réelle. La ville, sous le règne de Mohammed Alim Khan, préfère se replier sur son passé.
Pendant 33 ans, l’Émir exerce un pouvoir absolu. Il détient le droit de vie ou de mort sur ses sujets, et même sur les rares étrangers qui franchissent les portes de sa citadelle.
Les prémices du changement : le Jeune Parti
Pourtant, malgré ce climat conservateur, le vent du changement commence à souffler. Des idées nouvelles pénètrent la ville et ébranlent les certitudes du régime.
C’est dans ce contexte que naît le Jeune Parti de Boukhara. Fondé par Fayzullah Khojayev 4 , fils d’un riche marchand local, le mouvement rassemble une nouvelle génération d’intellectuels réformateurs.
Ouverts aux idéaux venus d’Europe et de Russie, ces jeunes souhaitent réformer la société boukhariote en profondeur.

Mohammed Alim Khan vient au pouvoir, l’oasis se renferme sur son passé. Photo 1911 de Sergei Prokoudine-Gorski.
Le choc de la révolution bolchevique
En Mars 1918, les Bolchevik 5 entrent dans le Khanat de Boukhara. Pendant 18 mois, ils tentent de négocier une reddition pacifique avec l’Émir. En vain. Finalement, le 2 septembre 1920, après plusieurs jours de bombardements et de combats acharnés, l’armée rouge 6 entre dans Boukhara. Le symbole du pouvoir local, l’Ark, est pris après quatre jours de siège. Le Khan s’enfuit précipitamment vers l’Afghanistan.
Naissance d’une République soviétique
Le 6 octobre 1920, un événement historique survient.
Le premier Congrès du Peuple se tient dans le somptueux palais d’été Sitoraï-Mokhi-Khosa. Ce jour-là, le khanat de Boukhara cesse officiellement d’exister.
Il est remplacé par la République Soviétique Populaire de Boukhara, marquant ainsi la fin d’un ordre ancien et le début d’un nouveau chapitre.
1 Nasrullah Khan : Émir du Khanat de Boukhara du 24 Avril 1827 au 20 Octobre 1860.
2 Tsar : titre porté par les empereurs de Russie.
3 Fayzullah Khojayev : (1896-1938) premier dirigeant de la république socialiste soviétique d’Ouzbékistan, exécuté lors des purges staliniennes.
4 Bolchevik : La faction créée en 1903 sous la direction de Lénine.
5 Khan : titre honorifique turco-mongol, équivalant à l’origine à « empereur ».
Boukhara dans l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques
Modernisation forcée : de l’eau courante à la soviétisation

Monument à la gloire des trois grandes figures de l’épopée hydro-cotonnière / la tractoriste, l’ingénieur hydraulique, l’irrigant. Photo 1970.
Jusqu’au début du XXe siècle, l’eau de Boukhara provient de canaux en terre cuite et de bassins ouverts. Toutefois, lors de la prise de la ville par les bolcheviks, ces systèmes sont gravement endommagés. Les canonnades détruisent les canalisations, tandis que les étangs s’assèchent.
En conséquence, la population est contrainte d’utiliser une eau stagnante, contaminée par un parasite. Ce dernier provoque une épidémie meurtrière.
En 1922, Mirzo Burkhanov, alors ministre de l’Éducation, se rend en Allemagne. Là, il découvre que l’origine de l’épidémie est liée à l’eau croupie. Il y rencontre également l’ingénieur Vladimir Shukhov, disciple de Gustave Eiffel, qu’il invite à concevoir un château d’eau moderne. L’ouvrage est construit sur l’ancienne esplanade du Régistan¹, et relié à des canalisations en acier avec filtres intégrés. Dès 1930, de l’eau purifiée alimente enfin les foyers boukhariotes. Ce réseau fonctionnera jusqu’en 1975.
La résistance puis la réorganisation soviétique
Au départ, la population résiste farouchement à l’occupation soviétique. En réponse, l’aviation de l’Armée Rouge 1 bombarde la ville. Les monuments religieux et l’Ark 2 subissent de graves dégâts. Le 19 septembre 1924, Boukhara devient officiellement la République Socialiste Soviétique de Boukhara (RSSB). Quelques semaines plus tard, le khanat est démantelé.
Ce redécoupage territorial, dirigé par Joseph Staline 3, vise à restructurer l’Asie centrale1. Ainsi, l’Ouzbékistan moderne est créé, regroupant des portions du Turkestan, de Boukhara et de Khorezm.
En 1936, il intègre également laKarakalpakie 4. Ainsi, l’Ouzbékistan moderne est créé, regroupant des portions du Turkestan, de Boukhara et de Khorezm.
Le combat contre la tradition : la fin du parandja
Le 8 mai 1927, le second secrétaire du Parti communiste ouzbek appelle à l’éradication du parandja 5, voile traditionnel porté par les femmes. Officiellement, il s’agit de “libérer” ces dernières. Une campagne d’émancipation féminine est donc lancée.
Mais en réalité, elle mêle idéologie, propagande et violence symbolique.
Le coton et ses conséquences : gloire et famine
Dans les années 1930, sous l’impulsion de Lénine, puis de Staline, l’Ouzbékistan devient le principal fournisseur de coton de l’URSS. La collectivisation transforme les fermes privées en kolkhozes et sovkhozes.
Dès lors, le coton devient l’“or blanc” de la république… Mais, il remplace les cultures vivrières, entraînant famines et déséquilibres agricoles.
Les purges staliniennes : terreur et effacement identitaire
Entre 1937 et 1938, Staline lance les Grandes Purges pour éliminer toute opposition réelle ou supposée. L’ancien Premier ministre Fayzullah Khojayev 6 est exécuté. Des milliers d’intellectuels, de religieux et de fonctionnaires subissent le même sort.
Parallèlement, une politique de russification accélérée est imposée. L’alphabet arabe est remplacé par le cyrillique. L’administration est entièrement russifiée.
En outre, les religions sont interdites. L’islam, le judaïsme — pourtant fortement implanté à Boukhara — sont sévèrement réprimés. Les mosquées, synagogues et madrasas sont fermées. Leurs responsables sont arrêtés, ou exécutés.
Boukhara pendant la guerre et après
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Boukhara accueille des centaines de réfugiés soviétiques et d’orphelins venus de l’ouest de l’Union. Elle devient alors un refuge temporaire, un abri fragile au cœur d’un monde en guerre.
En 1959, le dernier parandja visible à Boukhara est brûlé publiquement sur la place du Régistan, lors d’une cérémonie officielle. Ce geste, hautement symbolique, marque la volonté du pouvoir soviétique d’éradiquer toute trace visible de la culture traditionnelle.
1 Armée rouge : de sa complète dénomination “l’Armée rouge des ouvriers et paysans”. Armée créée par le pouvoir bolchevik, à la suite de la Révolution d’Octobre pour contrer l’Armée Blanche conduite par le Tsar.
2 Ark : lieu de gouvernance des Khans.
3 Staline Joseph : dirigeant de l’Union soviétique de 1924 jusqu’à sa mort en 1953. Il joue un rôle central dans l’histoire du XXe siècle, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale et la période de la Guerre froide. Son régime est connu pour son autoritarisme, la collectivisation forcée, les purges politiques et le Goulag.
4 Karakalpakie : territoire, appelé aussi Karakalpakstan, situé à l’ouest de l’Ouzbékistan où se trouve la mer d’Aral.
5 Parandja : robe traditionnelle d’Asie centrale pour les femmes, qui couvre entièrement de la tête aux pieds, également connue sous le nom de « burqa » au Moyen-Orient.
6 Fayzullah Khojayev : (1896-1938) premier dirigeant de la république socialiste soviétique d’Ouzbékistan, exécuté lors des purges staliniennes.
Boukhara après la Seconde Guerre mondiale
L’illettrisme, quasi total en 1924, est entièrement éradiqué au cours de décennies suivantes. Ainsi, vers les années 1950, Boukhara atteint un taux d’alphabétisation complet.
À partir de 1970, une nouvelle mesure s’impose : chaque année, les habitants valides de Boukhara sont envoyés à la cueillette obligatoire du coton, de septembre à fin octobre.
Cette pratique, très encadrée, se poursuivra jusqu’aux alentours de 2010.
En 1975, un incendie détruit le coffrage en bois du réservoir de la tour Shukhov.
Dès lors, l’usine de traitement des eaux, déjà opérationnelle, prend intégralement le relais pour l’approvisionnement en eau potable.
De la reconnaissance internationale à la renaissance patrimoniale
En 1993, sous l’égide de l’UNESCO 1, le centre historique de Boukhara est inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité.
Cette décision marque une étape importante dans la préservation du patrimoine ouzbek.2
Quatre ans plus tard, en 1997, la ville célèbre son 2 500e anniversaire. À cette occasion, le minaret Kalon, symbole emblématique de Boukhara, est restauré.
Ces festivités mettent en valeur le rôle central de la cité sur la Route de la Soie. Elles rappellent également son statut d’une des plus anciennes villes d’Asie centrale.
L’événement contribue à faire redécouvrir au grand public le patrimoine culturel et spirituel de la ville. Il marque aussi une volonté renouvelée de valorisation identitaire.
Une nouvelle vie pour la tour Shukhov
Enfin, le 21 mars 2019, la tour de Boukhara — anciennement tour Shukhov — ouvre ses portes au public sous une nouvelle forme. Transformée en café-restaurant, elle renaît après une réhabilitation menée par une équipe française.
L’inauguration se déroule en présence de Son Excellence l’Ambassadrice de France à Tachkent et du Gouverneur de la province de Boukhara. Ce moment symbolique scelle la renaissance d’un monument longtemps oublié.
1 UNESCO : Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture.
Voir à Boukhara
La vieille ville de Boukhara concentre une multitude de monuments, religieux ou profanes, édifiés à différentes époques. Ainsi, elle constitue l’un des meilleurs exemples de cités islamiques bien préservées en Asie centrale, du Xe au XIXe siècle. Son tissu urbain traditionnel, resté largement intact, témoigne d’une continuité remarquable à travers les siècles.
Par ailleurs, Boukhara est aussi le plus grand centre de théologie musulmane soufie de toute l’Asie centrale. La ville abrite plus de deux cents mosquées et une centaine de madrasas, qui sont autant de témoins vivants de son rayonnement spirituel et intellectuel.
Monument érigé au Ier siècle

Au cœur d’un jardin fleuri, le jeu de construction de brique montre l’art architectural du Ier siècle. Photo 2015
Le mausolée 1 Ismaïl Samani.
Sa construction remonte aux alentours de l’an 900, durant le règne d’Ismaïl Ier, fondateur de la dynastie des Samanides. Ce mausolée est l’un des plus anciens exemples d’architecture funéraire islamique encore conservé. De plus, il est considéré comme un véritable chef-d’œuvre de cette période.
L’édifice, de plan carré, est coiffé d’une coupole et entièrement construit en brique cuite. Son décor, très particulier, imite un motif de vannerie tressée. Par ailleurs, ses quatre faces identiques symbolisent la stabilité et la terre.
Au début du XXe siècle, des archéologues russes redécouvrent le dôme du mausolée, partiellement enseveli sous plusieurs niveaux de sépultures. C’est justement cette couverture de terre, posée sur un sol considéré comme sacré, qui a permis une remarquable préservation du monument.
Ainsi, le mausolée nous est parvenu dans un état exceptionnel.
Plus récemment, le chercheur ouzbek C.S. Kamoliddine a proposé une interprétation bouddhiste de cet édifice. Selon lui, les motifs géométriques visibles sur les murs formeraient un mandala 2, cercle sacré composé de carrés imbriqués. Il s’agit là d’un symbole spirituel, largement répandu dans l’art bouddhique.
De surcroît, une vue aérienne du mausolée semble confirmer cette lecture originale.
1 Mausolée : monument funéraire de grandes dimensions.
2 Mandala : structure complexe peinte ou sculptée utilisée pour les rites et les pratiques de méditation bouddhiste.
Monument érigé au Ve siècle
La citadelle Ark
C’est une forteresse monumentale, perchée à vingt mètres au-dessus du sol. Ses murs d’enceinte mesurent près de 790 mètres de long et l’espace intérieur couvre près de 4 hectares. La construction débute au Ve siècle, sur les ruines d’une ancienne bourgade kouchane fortifiée. Il s’agit là du monument le plus ancien de Boukhara, un véritable site archéologique majeur. Symbole de pouvoir et de grandeur, l’Ark servira de résidence et de siège du pouvoir des Khans jusqu’au XXe siècle.
Dès le VIIe siècle, les fortifications sont renforcées. Cependant, l’Ark est détruite et reconstruite à cinq reprises entre 620 et 1220. La dernière destruction survient lors de l’invasion mongole, qui entraîne aussi le massacre de la population locale.
La citadelle, un haut lieu du savoir
Au Moyen Âge, la citadelle devient un centre intellectuel de premier plan. Elle accueille de grandes figures comme les poètes et philosophes Roudaki 1 et Ibn Sina y étudient. Plus tard, le célèbre le poète Omar Khayyam 2 y séjourne également.
Ibn Sina, dans ses écrits, décrit la richesse de la bibliothèque en ces termes :
« J’ai trouvé dans cette bibliothèque des livres que je ne connaissais pas… Devant moi s’est ouverte la porte de la connaissance profonde dont je ne soupçonnais même pas l’existence. »
Ainsi, l’Ark n’était pas seulement une citadelle : elle représentait aussi un foyer de savoir, à la croisée du pouvoir et de l’intellect.
Une ville dans la ville
Au début du XXe. siècle, près de 3 000 personnes vivent dans l’Ark : familles, serviteurs, soldats. Le nord-est de la citadelle abrite un enchaînement de salles et de couloirs labyrinthiques, richement décorés.
On y trouve, entre autres, des manuscrits aux couvertures de velours et dorures fines, dispersés dans les différentes pièces. Le harem 3 quant à lui, possède même un petit bassin de deux mètres sur deux. Autour du bassin, de grands arbres offrent de l’ombre. Les femmes s’y baignaient à l’abri des regards.
La chute de l’Ark
En 1920, l’Ark est ciblée par l’aviation de l’Armée rouge.
Bombardée jusqu’à reddition, elle est en grande partie détruite. Par la suite, elle reste en ruine pendant plusieurs décennies.
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que des reconstructions partielles sont entreprises.
Les fouilles et la restauration
Entre 1979 et 1980, une campagne archéologique majeure permet d’atteindre les couches les plus profondes, jusqu’à vingt mètres sous terre. Les vestiges les plus anciens, mis au jour à cette occasion, remontent aux IVe et IIIe siècles av. J.-C. Il s’agirait probablement des fondations de la toute première citadelle de la ville primitive.
À l’occasion des festivités du 2 500e anniversaire de Boukhara, des travaux de restauration importants sont lancés. Ils sont menés sur ordre du président de la République, dans une volonté affirmée de mise en valeur du patrimoine.
1 Roudaki (Ja’far ibn Mohammad) : né vers 859 à Panjrud (près de Samarcande, aujourd’hui au Tadjikistan), est considéré comme le père de la poésie persane.
2 Khayyam Omar : né le 18 mai 1048 à Nichapur, en Perse (actuel Iran est un polymathe persan renommé pour ses contributions en mathématiques, astronomie, philosophie et poésie.
3 Harem : chez un grand personnage musulman, appartement réservé aux femmes et interdit à toute autre personne extérieure.
Monument érigé au IXe siècle
La Place du Registan

Depuis l’indépendance, les fêtes nationales et régionales sont célébrées sur la place Registan. Photo 2022
Les fouilles archéologiques indiquent une activité humaine dès le IXe siècle sur cette place. Située au pied de la citadelle Ark, elle devient, à partir du XIIIe siècle, le cœur animé de la ville, notamment grâce à ses marchés.
Sa surface couvre environ 1,6 hectare, et sa forme est irrégulière. Le pavage, quant à lui, est constitué de pierres aux motifs variés.
Un espace vivant à l’époque des Samanides
À l’époque des Samanides, la place est entourée de palais, jardins et bassins. On y trouve également des madrasas 1, des auberges et un bazar couvert en forme de dôme. Ainsi, l’ensemble formait un espace vivant, où se mêlaient commerce, enseignement et vie sociale.
La place jouait alors un rôle central dans l’organisation de la cité.
Une place de lumière… mais aussi d’ombres
Cependant, la place connaît aussi des heures sombres. À certaines occasions, la foule s’y rassemble en silence pour assister à des exécutions publiques. Lorsque la chaîne qui bloque l’entrée de l’Ark est levée, un cortège traverse la place pour conduire les condamnés à mort.
Non loin de là, chaque lundi et jeudi, se tient un marché aux esclaves. Des captifs iraniens ou russes, arrêtés pour avoir tenté d’entrer dans la ville interdite, y sont vendus.
De la mémoire soviétique à l’indépendance
En 1924, à la mort de Lénine 2, un meeting de deuil est organisé sur la place. À cette occasion, une statue du dirigeant soviétique y est érigée.
Elle restera en place jusqu’en 1991, date de l’indépendance de l’Ouzbékistan. À ce moment-là, elle est retirée, marquant la fin d’un cycle et le début d’un autre.
1 Madrasa : appelé aussi médersa, établissement islamique d’enseignement sunnite.
2 Lénine : Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, révolutionnaire communiste, théoricien politique et homme d’État russe, il a joué un rôle central dans la Révolution d’Octobre 1917 et est le fondateur de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).
Monument érigé au XIe siècle
L’ensemble Po-I-Kalon
Po-i-Kalon signifie en persan « Au pied du Très-Haut ». Ce grand ensemble religieux est l’un des symboles les plus puissants de Boukhara. Son origine remonte au VIIIe siècle, bien que les bâtiments visibles aujourd’hui aient été construits entre le XIe et le XVIe siècles.
Une légende au cœur de l’histoire
Lors du siège de Boukhara en 1220, Gengis Khan ordonne la destruction de la ville. Cependant, il choisit d’épargner le minaret Kalon. Ce geste, selon les historiens, pourrait de l’admiration, une stratégie militaire… ou une forme de superstition. Quoi qu’il en soit, le minaret reste debout, défiant le temps et les invasions.
Trois monuments majeurs
Le complexe est situé à proximité immédiate de la place du Régistan. Il regroupe trois monuments essentiels :
- la mosquée Kalon,
- le minaret Kalon,
- et la madrasa Mir-i-Arab.
Le minaret, achevé en 1127, culmine à 46,5 mètres. Il domine encore aujourd’hui la vieille ville de Boukhara. Quant à la mosquée actuelle, elle est reconstruite en 1514.
Elle impressionne par sa taille monumentale : 130 mètres de long sur 80 de large.
Le minaret, achevé en 1127, culmine à 46,5 mètres. Il domine encore aujourd’hui la vieille ville. La mosquée actuelle, reconstruite en 1514, impressionne par sa taille. Elle mesure 130 mètres de long sur 80 de large. Sa cour centrale, encadrée de quatre aïwans 1 , est soutenue par 208 colonnes et 288 coupoles. L’ensemble est conçu selon les proportions du nombre d’or 2, ce qui lui confère une grande harmonie visuelle.
Une madrasa toujours en activité
La madrasa Mir-i-Arab, construite entre 1535 et 1536, reste un centre d’enseignement religieux actif. Elle accueille plus de cent étudiants et comprend 111 cellules, ainsi que deux grandes salles. L’une d’elles abrite un mausolée, intégré à l’ensemble.
La façade de la madrasa, ornée de mosaïques et d’arabesques raffinées, reflète toute l’élégance de l’art architectural de l’époque.
1 Aïwan : terrasse protégée du soleil par une toiture soutenue par de hautes colonnes.
2 Nombre d’or (aussi appelé section dorée, divine proportion ou phi (ϕ)) : nombre irrationnel célèbre en mathématiques, en art et en architecture, aux proportions réputées harmonieuses. Dans la nature, on le voit dans les spirales des coquillages, dans les proportions de certaines plantes, ou encore dans les galaxies. Sa valeur mathématique est environ : ϕ ≈ 1,6180339887…
Monuments érigés au XIVe siècle
Le complexe Bahâ’ouddin Naqshband

Entrée majestueuse du complexe Naqshbandi à Boukhara, un joyau de l’architecture spirituelle d’Asie centrale. Photo 2018
Situé à quelques kilomètres de Boukhara, ce sanctuaire est dédié à Bahâ’oud’din Naqshband, mystique soufi 1, né en 1317. Très respecté de son vivant, il attirait des disciples venus de toute l’Asie centrale. À sa mort en 1388, il est inhumé près de son école.
Celle-ci devient rapidement un haut lieu de pèlerinage religieux.
Un maître vénéré au-delà des frontières
Considéré comme le protecteur des artisans et des artistes, Bahâ’oud’din Naqshband est vénéré bien au-delà de la région. Son tombeau est souvent visité comme un substitut symbolique au pèlerinage à La Mecque.
Au fil des siècles, sous les dynasties successives, de nombreux monuments religieux sont ajoutés autour de sa sépulture. En 1827, le khan Nasrullah fait même paver la route qui mène au sanctuaire. Ce geste montre l’importance spirituelle accordée au lieu.
De la fermeture soviétique à la renaissance religieuse
Durant la période soviétique, le site est transformé en musée de l’athéisme 2. Il faudra attendre 1989 pour qu’il retrouve sa vocation religieuse.
Cette réouverture au culte marque une étape importante dans la revitalisation du soufisme en Ouzbékistan. Il ne retrouve sa vocation religieuse qu’en 1989, lors de sa réouverture au culte.
Un complexe riche et harmonieux
À l’exception de la tombe du XIVe siècle, la majorité des bâtiments sont édifiés au XVIe siècle. Le complexe comprend deux mosquées, un khanagha 3 , un minaret construit en 1720, ainsi que de superbes jardins. La grande mosquée, encadrée de deux aïwans, est ajoutée au XVIIIe siècle.
L’harmonie de l’ensemble reflète une grande maîtrise de l’architecture spirituelle d’Asie centrale.
Un ordre soufi toujours vivant
L’ordre soufi Naqshbandî, issu des enseignements du maître, se distingue par la méditation silencieuse et l’engagement social actif. Aujourd’hui encore, le site attire de nombreux pèlerins venus de toute l’Asie centrale — et parfois de plus loin.
L’atmosphère paisible, les prières murmurées, et les habits traditionnels des visiteurs donnent à ce lieu une dimension spirituelle vibrante.
1 Ordre soufi Naqshbandî : se fonde sur la contemplation des réalités invisibles du monde et sur la recherche de la sagesse.
2 Athéisme : position selon laquelle Dieu (ou les dieux) n’existent pas. C’est tout simplement l’absence de croyance en une divinité.
3 Khanagha : lieu religieux recevant les derviches et les soufis.
Le mausolée Tchachma Ayoub (la Source de Job)
Connu sous le nom de Tchachma Ayoub, ou « la source de Job », ce mausolée est l’un des édifices les plus mystérieux de Boukhara.
Selon la légende, le prophète biblique Job — Ayyub en ouzbek — aurait traversé la région pendant une période de sécheresse. En frappant le sol de son bâton, il aurait fait jaillir une source. Depuis lors, cette eau est considérée comme miraculeuse.
Elle est vénérée à la fois par les musulmans et les chrétiens orthodoxes.
Une source toujours active
Le puits se trouve à l’intérieur même du mausolée. Sa source coule encore aujourd’hui, attirant de nombreux visiteurs. Certains viennent y boire, d’autres pour formuler des vœux.
Ainsi, une tradition vieille de plusieurs siècles se perpétue, dans un mélange de foi, de mémoire et d’espérance.
Une origine ancienne, plusieurs phases de construction
Selon une tradition locale, l’origine du mausolée remonterait au XIIe siècle. Cependant, les phases de construction les mieux documentées datent de l’époque de Tamerlan, au XIVe siècle. Une inscription retrouvée à l’intérieur du monument mentionne des travaux réalisés entre 1379 et 1380. Ces éléments permettent de mieux situer la chronologie de l’édifice.
Une architecture unique en son genre
Le mausolée se distingue par son architecture singulière. Son double dôme, en forme de chapeau conique, est particulièrement rare dans la région. Ce type de couverture évoque les tombes nomades, fréquentes dans les steppes.
Par conséquent, il suggère un lien fort entre traditions populaires et architecture islamique savante. Ce dialogue des formes rend le monument aussi intéressant sur le plan symbolique que technique.
Un musée pour raconter l’eau
Aujourd’hui, le mausolée abrite un petit musée consacré à l’histoire de l’approvisionnement en eau dans la région de Boukhara. Il offre un éclairage précieux sur le rôle fondamental de l’eau, à la fois symbolique et pratique, dans cette ville du désert.
Le quartier juif de Boukhara
Une présence très ancienne
La présence juive en Asie centrale remonte à l’époque de l’Empire perse. Après la conquête de la Babylonie 1 par Cyrus le Grand 2 au VIe siècle av. J.-C. des communautés juives s’installent dans les vastes territoires perses. Parmi elles, certains s’établissent dans ce qui correspond aujourd’hui à l’Ouzbékistan.
L’installation des Juifs à Boukhara
Un groupe important de Juifs s’installe à Boukhara au XIVe siècle. Beaucoup viennent des villes persanes de Merv et Chiraz, dont ils ont été expulsés. À partir de ce moment-là, ils jouent un rôle actif dans le commerce, en particulier pendant l’âge d’or de la Route de la Soie.
Cependant, malgré leur importance économique, les Juifs de Boukhara doivent faire face à plusieurs restrictions. Ils portent des vêtements distinctifs, ne peuvent pas monter à cheval, sont exclus des tribunaux comme témoins, et doivent payer une taxe spécifique. Toutefois, aucune conversion forcée à l’islam ne leur est imposée.
Une identité culturelle unique
En 1832, la communauté juive de Boukhara compte environ 4 000 personnes. Elle développe alors une culture propre, nourrie par près de deux millénaires d’histoire.
Ses membres pratiquent leur religion, parlent le tadjik 3, puis adoptent aussi le russe, en particulier sous l’influence soviétique.
Après l’effondrement de l’URSS, une grande partie de la communauté émigre. La plupart partent pour Israël, l’Amérique du Nord ou l’Europe. En 2006, environ 1 500 Juifs vivent encore à Boukhara.
Une cohabitation harmonieuse
La synagogue de Boukhara est située à proximité du Liab-i-Haouz 4. Elle a survécu à la période soviétique, notamment grâce à sa localisation discrète.
L’harmonie des confessions à Boukhara
La communauté juive vit en bonne entente avec les autres confessions. Il n’est pas rare de voir le rabbin — ou son représentant — saluer chaleureusement des visiteurs musulmans.
Le cimetière juif de Boukhara illustre bien cette harmonie religieuse. Certains tombeaux y sont coiffés de dômes bleus, semblables à ceux des mausolées musulmans.
Cependant, à la place du croissant islamique, c’est l’étoile de David 5 qui orne ces sépultures.
1 Babylonie : contrée dans l’Irak actuel.
2 Cyrus le Grand : fondateur de l’Empire perse, de la dynastie des Achéménides, régnant d’environ 559 à 530 av. J.C.
3 Tadjik : langue persane de même racine que le farsi iranien, parlée dans l’actuel Tadjikistan et dans la région de Boukhara et Samarcande.
4 Lyab-i-Hauz : traduction « au près du bassin », une des places centrales de l’ancienne Boukhara, à deux pas du quartier juif.
5 Étoile de David : symbole associé au judaïsme.
Monument érigé au XVe siècle
La madrasa Ulugh Beg
Ulugh Beg, petit-fils de Tamerlan, est un souverain éclairé et un astronome de renom. Au XVe siècle, il fonde cette madrasa et en fait bien plus qu’un lieu d’enseignement religieux. En réalité, elle devient une véritable université avant l’heure. On y enseigne non seulement la théologie, mais aussi les mathématiques, l’astronomie et la philosophie.
Par conséquent, ce centre de savoir rayonne sur toute l’Asie centrale. Il reflète parfaitement l’esprit curieux et visionnaire de son fondateur.
Une architecture inspirée par les sciences
Le portail de la madrasa est orné de mosaïques d’émail et de carreaux colorés. Les motifs géométriques et célestes illustrent la passion d’Ulugh Beg pour les sciences de l’univers.
Au-dessus de l’entrée, une inscription calligraphiée rappelle un hadîth 1 du Prophète 2 :
« Aspirer à la connaissance est un devoir pour chaque musulman et chaque musulmane. »
Un symbole de l’islam savant
Aujourd’hui encore, cette madrasa incarne un islam savant, tourné vers le savoir. Elle témoigne d’une époque où foi et raison coexistaient harmonieusement dans les cités de la Route de la Soie.
1 Hadîth : écrits apportant des éclaircissements sur Dieu, le Coran, Mahomet et la vie après la mort, donnant également des directives sur tout ce qui organise la vie des fidèles, allant des détails des obligations religieuses, aux exhortations au bon comportement.
2 Prophète : personne qui parle au nom de Dieu, donnant des messages de sagesse, dénonçant le mal, dictant des conduites à tenir.
Monuments érigés au XVIe siècle
Les coupoles marchandes de Boukhara.
Édifiées au XVIe siècle, les coupoles marchandes de Boukhara — appelées toki — illustrent l’importance de la ville comme carrefour commercial majeur sur la Route de la Soie.
À l’origine, la cité comptait cinq coupoles, dont quatre subsistent aujourd’hui :
- Toki Zargaron (des joailliers),
- Toki Sarrafon (des changeurs),
- Toki Telpak Furushon (des chapeliers),
- Tim Abdullah Khan.
Des centres d’échange et de protection
Ces coupoles étaient construites aux carrefours des principales artères. Elles servaient à la fois de lieux d’échange pour les marchands, mais aussi de refuges climatiques : fraîches en été, protégées en hiver.
Grâce à l’intensité du commerce, ces lieux contribuaient à la richesse de Boukhara. En effet, les taxes perçues sur les transactions formaient une source majeure de revenus pour la ville.
Une architecture utilitaire et majestueuse
L’architecture des toki est typique du Boukhara médiéval. On reconnaît aisément leurs larges portails, suffisamment hauts pour laisser passer des caravanes entières.
Leurs voûtes centrales, souvent spectaculaires, impressionnent encore les visiteurs. De plus, chaque complexe intégrait généralement une mosquée et des bains publics (hammams).
Ainsi, les toki formaient de véritables espaces complets, combinant commerce, spiritualité et bien-être.
Les hammams encore en activité
Deux hammams historiques sont encore en activité à Boukhara :
- Hammam Bozori Kord : situé près de la coupole des chapeliers, il offre une ambiance traditionnelle avec salles voûtées et sols en marbre.
- Hammam Kunjak : en face du minaret Kalon, ce bain réservé aux femmes a conservé son architecture d’origine.
Il propose encore aujourd’hui une expérience authentique, fidèle aux rituels ouzbeks.
1 Hammam : inspiré des thermes romains, bain public de vapeur apprécié pour ses vertus relaxantes et purifiantes.
Liab-i-Khaouz, « Au bord du bassin »
Cœur vivant de la vieille ville de Boukhara, Liab-i-Khaouz — qui signifie « au bord du bassin » — est un lieu emblématique aménagé entre les XVIe et XVIIe siècles.
Il comprend une large place, un bassin bordé d’arbres, une tchaïkhana (maison de thé), ainsi que trois monuments majeurs :
- la madrasa Kukeldach,
- le khanagha,
- la madrasa Nadir Divan-Beghi.
Un lieu de vie animé, malgré l’histoire
Jusqu’au XXe siècle, l’endroit est particulièrement animé. Chaque soir, les habitants s’y rassemblent pour écouter des conteurs, assister à des spectacles de jongleurs ou de charmeurs de serpents, ou encore pour boire un thé à l’ombre.
En 1937, un voyageur soviétique note :
« Une oasis de paix sur laquelle les Soviétiques n’ont aucune prise. »
Cependant, après la guerre, les autorités jugent le bassin insalubre. Il est alors asséché et transformé en terrain de sport. En 1950, un incendie ravage un restaurant voisin. Faute d’eau pour l’éteindre, la décision est prise de remplir à nouveau le bassin. Peu à peu, celui-ci retrouve sa fonction centrale et son atmosphère conviviale.

Iwan entouré un décor figuratif exceptionnel représentant deux oiseaux fabuleux encadrant un soleil anthropomorphe, symbole souvent interprété comme soufi ou zoroastrien. Photo 2019
Un ensemble architectural remarquable
- La madrasa Kukeldach, construite en 1568, est la plus ancienne du complexe. Elle est offerte à la ville par un haut dignitaire nommé Kulbaba Kukeldach. Sous l’ère soviétique, elle est transformée en centre administratif.
- Le khanagha Nadir Divan-Beghi, érigé au XVIIe siècle, servait de retraite spirituelle aux derviches soufis. Il offrait un espace calme, propice à la méditation et à la prière intérieure.
- Enfin, la madrasa Nadir Divan-Beghi devait à l’origine être un caravansérail. Sur ordre de l’émir, elle devient une madrasa. Son portail présente un décor étonnant : deux oiseaux fabuleux (des Simurgh) encadrent un visage auréolé.
Cette iconographie rare dans l’art islamique est souvent interprétée comme un symbole soufi ou zoroastrien.
Une figure populaire : Nasreddin Khodja
Liab-i-Khaouz abrite également une statue très populaire à Boukhara : celle de Nasreddin Khodja. Érigée en 1979, cette sculpture humoristique rend hommage à ce sage farceur, héros de nombreux récits oraux. À travers ses histoires, il se moque des puissants et dénonce leur cupidité, tout en faisant rire.
Pour les habitants, il incarne un esprit critique profondément enraciné dans leur culture.
1 Khanagha : lieu religieux recevant les derviches et les soufis.
2 Soufisme : doctrine mystique et ascétique dans l’Islam.
3 Caravansérail : type d’auberge fortifiée située le long des routes commerciales en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
4 Semurg : oiseau fabuleux de la mythologie perse. Il est assimilé au phénix.
Monument érigé au XVIIe siècle
La madrasa Abdullaziz-Khan
Construite entre 1651 et 1652 à l’initiative de l’émir 1 Abdullaziz Khan, cette somptueuse madrasa représente l’un des derniers grands projets architecturaux de l’époque fastueuse des Chaybanides 2.
À l’origine, l’objectif était particulièrement ambitieux : rivaliser, voire surpasser, la célèbre madrasa d’Ulugh Beg 3 édifiée deux siècles plus tôt juste en face.
Cependant, le chantier s’interrompt brutalement : le khan est destitué, l’architecte impayé, et la décoration intérieure reste inachevée.
Malgré tout, l’édifice est aujourd’hui considéré comme l’un des plus beaux joyaux décoratifs de Boukhara.
Une décoration audacieuse et éclatante
Contrairement aux motifs plutôt sobres de l’époque timouride, cette madrasa séduit par son ornementation foisonnante, vibrante et audacieuse.
On y découvre des motifs floraux exubérants, des entrelacs géométriques fascinants, ainsi que des symboles rares, comme le vase du bonheur, signe d’abondance et de prospérité.
Fait remarquable, c’est ici que l’on voit apparaître pour la toute première fois à Boukhara l’usage du jaune lumineux dans les céramiques murales.
Ce choix contraste délicieusement avec les nuances traditionnelles de bleu, offrant un effet visuel particulièrement saisissant.
Un espace pensé pour le savoir… et le confort
À l’intérieur, la madrasa abrite des cellules étudiantes élégamment disposées, deux mosquées (l’une d’été, l’autre d’hiver), ainsi que plusieurs espaces collectifs.
Fait exceptionnel pour l’époque, certaines pièces sont même équipées de cheminées, illustrant un souci étonnamment moderne du confort thermique, rarement observé dans les madrasas anciennes.
Un dialogue silencieux entre deux époques
Aujourd’hui encore, la madrasa Abdullaziz-Khan impressionne le visiteur par sa monumentalité saisissante et sa grâce visuelle unique. Face à elle, la madrasa d’Ulugh Beg semble lui répondre en silence, offrant un dialogue artistique poignant entre deux époques, deux styles et deux visions du savoir islamique.
Ainsi, à travers leurs différences, les deux édifices révèlent une profonde continuité spirituelle, subtilement ancrée dans l’histoire de Boukhara.
1 Émir : titre honorifique donné autrefois au chef du monde musulman.
2 Chaybanides : dynastie ouzbèke datant de 1429 à 1598, venant de la Horde d’or dans les steppes russes.
3 Ulug Beg : prince timouride, astronome, mathématicien et homme de science du XVe siècle. Il est considéré comme l’un des plus grands savants de l’Islam médiéval – et aussi l’un des plus grands astronomes de son temps.
Monument érigé au XVIIIe siècle
La mosquée Bolo Haouz, « Près du bassin »

L’élégance nocturne de la mosquée Bolo Haouz, où les colonnes sculptées semblent veiller sur l’histoire de Boukhara. Photo 2023
Située juste en face de la citadelle Ark, la mosquée Bolo Haouz est construite en 1712. Son nom signifie « près du bassin », en référence à la réserve d’eau installée devant l’édifice. Autrefois, ce bassin alimentait les quartiers voisins ainsi que les bazars.
Aujourd’hui encore, il contribue à la sérénité du lieu, en offrant un miroir paisible à l’architecture environnante.
Très vite, la mosquée devient la mosquée du Vendredi pour l’émir de Boukhara. Chaque semaine, le souverain quittait sa forteresse et rejoignait le lieu saint en grande pompe.
À cette occasion, un tapis rouge était déroulé depuis l’Ark jusqu’à la mosquée, illustrant avec solennité le lien étroit entre le pouvoir temporel et la foi religieuse.
Un style de transition
L’édifice, de taille modeste, incarne un style de transition entre l’architecture du XIXe siècle et celle du début du XXe.
En 1917, un petit minaret est ajouté à l’ensemble, renforçant l’identité religieuse du lieu. Puis, en 1971, un ajout transforme radicalement la façade : un aïwan à colonnes est construit, formant une salle de prière d’été en plein air. Ce portique majestueux, l’un des plus beaux de Boukhara, repose sur vingt colonnes élancées en bois d’orme, de noyer et de peuplier.
Chacune d’elles est finement sculptée, témoignant d’un art du bois d’une rare finesse.
Intérieur coloré et atmosphère paisible
À l’intérieur, le visiteur est immédiatement saisi par la richesse des décors.
Le plafond en bois de l’aïwan, orné de motifs polychromes et de sculptures délicates, reflète l’esthétique raffinée propre à l’architecture de Boukhara. Même si la mosquée reste un lieu de culte actif, elle demeure ouverte aux visiteurs. Cependant, il convient d’y pénétrer avec discrétion, dans le respect du calme et de la ferveur qui y règnent.
Monuments érigés au XIXe siècle
Le palais Sitori-Mokhi-Khosa, « L’étoile et la lune »

Au bord du bassin silencieux, les roses s’inclinent sous la brise, comme pour saluer les ombres du passé. Photo 2016
Situé au nord de Boukhara, le palais Sitori-Mokhi-Khosa, ou « le Palais de l’Étoile et de la Lune », fut la résidence d’été des derniers émirs.
Construit entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, il mêle avec raffinement des influences russes, persanes et ouzbèkes. Ce mélange harmonieux reflète les goûts cosmopolites du dernier émir, Alim Khan, formé à Saint-Pétersbourg.
Ce havre de paix, entouré de rosiers et peuplé de paons, forme un monde à part. Dès les beaux jours, les oiseaux y déambulent librement, ajoutant une touche de majesté à l’atmosphère.
Une architecture éclatante d’éclectisme
Le palais se divise en plusieurs espaces distincts :
- Le harem, orienté vers un bassin, expose broderies, vaisselle, tapis, linge et suzanis 1 traditionnels,
- les appartements privés et salles de réception de l’émir, présentent un mobilier d’inspiration européenne, mêlé à des porcelaines chinoises et japonaises,,
- et un pavillon octogonal, destiné aux invités, complète l’ensemble..
Partout, la décoration étonne par son esprit occidental : miroirs, stucs blancs (ganch) finement sculptés, bouquets floraux peints à la manière persane, plafonds en verrière et mosaïques dorées.
De plus, un cabinet de curiosités 2 présente des objets offerts à l’émir par des puissances étrangères, soulignant l’ouverture du lieu au monde extérieur.
Un destin soviétique puis muséal
Après la chute de l’émirat en 1920, le palais est rapidement confisqué par les Bolcheviks. Dès 1927, il devient un musée. Plus tard, en 1954, il est partiellement transformé en maison de vacances pour les syndicats soviétiques.
Aujourd’hui, le palais abrite le musée des arts décoratifs et appliqués de Boukhara. Il permet aux visiteurs d’explorer un pan méconnu de l’histoire culturelle de la ville, entre raffinement oriental et fascination pour l’Europe.
1 Suzani : littéralement “aiguille” en persan, la broderie suzani est un élément de décoration des peuples nomades.
2 Cabinet de curiosités : pièces, ou parfois meubles, où sont entreposées et exposées des choses rares, nouvelles, singulières.
Le Tchor Minor, une énigme architecturale au cœur de Boukhara
Érigé en 1807 par Khalif 1 Niyazkul, un riche marchand turkmène, le Tchor Minor (littéralement « Quatre Minarets ») est l’un des monuments les plus singuliers de Boukhara. Il se trouve à l’emplacement de l’entrée d’une ancienne médersa, aujourd’hui disparue.
À première vue, ce petit pavillon d’accueil surprend par son apparence. En effet, il se distingue par ses quatre tours élancées, chacune coiffée d’un dôme turquoise. Cependant, malgré leur nom, ces tours n’ont jamais servi de minarets. Elles avaient avant tout un rôle décoratif et symbolique.
Une symbolique religieuse intrigante
Chaque tour présente un décor différent. Selon certaines interprétations, leurs motifs évoquent les quatre grandes religions du monde : l’islam, le christianisme, le bouddhisme et le zoroastrisme. Ainsi, Khalif Niyazkul aurait voulu exprimer un message de tolérance religieuse.
Une seule tour est accessible. Un escalier escarpé mène à une petite bibliothèque située à l’étage. Autrefois, elle abritait de précieux manuscrits.
Une architecture d’influences multiples
Le Tchor Minor séduit également par son architecture très originale. En effet, il mêle des influences persanes et indiennes, rarement visibles en Asie centrale. Ce style, assez inhabituel, détonne dans le paysage traditionnel ouzbek.
Par ailleurs, certains historiens pensent que le commanditaire s’est inspiré du Charminar d’Hyderabad, en Inde, découvert lors de ses voyages.
Un symbole vivant de l’éclectisme boukhariote
Aujourd’hui, bien que la médersa ait disparu, le Tchor Minor continue de fasciner visiteurs et chercheurs. Avec son allure de chaise renversée et ses dômes bleu céleste, il est devenu un emblème de Boukhara.
Modeste par sa taille, mais remarquable par sa forme, il incarne l’esprit d’ouverture et la richesse spirituelle de la ville.
1 Khalif ou Calife : titre du chef suprême des musulmans.
La maison de Fayzullah Khodjaev, mémoire d’un destin brisé
Derrière ses murs décorés de fresques et de mosaïques, cette demeure du XIXe siècle raconte l’élégance d’un art de vivre… et le sort tragique d’un homme engagé.

Pour éradiquer les contestations, Staline lance sa politique des Grandes Purges. Superposition de photos représentant Staline et Khodjaïev. Maison-musée de Khodjaïev. Photos vers 1927.
Un réformateur face au pouvoir absolu
Fayzullah Khodjaev naît en 1896 dans une riche famille de marchands. Très tôt, il prend conscience du retard économique de sa région. En 1907, un voyage à Moscou avec son père est une révélation.
De retour à Boukhara, il rejoint les Jeunes Boukhariotes (les Jadids 1) , qui militent pour moderniser la société. Ils souhaitent également limiter le pouvoir absolu du khan.
En 1918, une tentative de soulèvement est violemment réprimée. Par conséquent, Khodjaev s’exile à Tachkent.
Cependant, dès 1920, il revient avec l’Armée rouge et joue un rôle dans la chute de l’émirat.
Une ascension brève mais décisive
En 1924, il devient le premier président du Soviet des commissaires du peuple de l’Ouzbékistan. Toutefois, il se heurte rapidement à la politique centralisée de Staline, notamment sur la monoculture du coton. En 1937, il est arrêté. Accusé de trahison, il est exécuté à Moscou l’année suivante. Il faudra attendre 1966 pour qu’il soit réhabilité.
Le sort de la famille et de la maison
Après son arrestation, sa famille est envoyée au goulag. La maison est alors confisquée par les autorités et transformée en école.
Dans les années 1960, sa fille revient à Boukhara et parvient à la récupérer. Ainsi, en 1996, pour le centenaire de sa naissance, la maison devient un musée dédié à sa mémoire.
Une architecture raffinée du XIXe siècle
La demeure est un bel exemple de maison traditionnelle bourgeoise. Construite en briques, elle s’organise autour d’un grand aïwan ombragé. Même en été, il y règne une fraîcheur agréable.
Les pièces sont richement décorées de fresques murales, suzanis, tapis, dentelles et céramiques. À chaque pièce, son ambiance, ses couleurs, et ses détails.
Un musée entre mémoire intime et Histoire politique
Chaque salle du musée propose une immersion dans la vie quotidienne des familles aisées de l’époque.
Par ailleurs, une section entière est consacrée à Fayzullah Khodjaev :
- objets personnels,
- documents d’archives,
- photos,
- récits de son combat et de sa fin tragique.
Aujourd’hui, la maison incarne à la fois le raffinement architectural du XIXe siècle et la mémoire politique du XXe siècle.
1 Jadidisme (traduction : nouvelle méthode) : courant de l’islam moderniste apparu au XIXe siècle, poussant notamment à davantage de tolérance avec les autres religions et plaidant pour une réforme sociale et culturelle islamique..
Monuments érigés au XXe siècle
Les bazars de Boukhara, entre tradition et vie quotidienne
Des lieux de commerce… et bien plus encore
Il existe à Boukhara de nombreux petits bazars disséminés dans la ville. En plus de ceux-ci, deux grands marchés (bozors) attirent chaque jour une foule animée. Ces lieux ne sont pas de simples points de vente. Au contraire, ce sont de véritables théâtres de la vie locale.
On y trouve de tout : aliments frais, épices, sucreries, vêtements traditionnels ou modernes, mais aussi tissus, vaisselle, et objets du quotidien. Cependant, on y vient surtout pour l’ambiance unique du marché boukhariote. Ici, le marchandage est un art.
Une expérience sensorielle inoubliable
Les étals débordent de couleurs et de parfums. Les épices forment des montagnes éclatantes. L’air embaume la cannelle, le safran et le thé infusé.
Les sons du marché sont eux aussi inoubliables : les appels des vendeurs, les négociations, les éclats de rire. À chaque pas, une nouvelle odeur, une nouvelle texture, un moment de vie.
Carvon Bozor – Le marché des caravanes
Situé au nord de la ville, le Carvon Bozor est spécialisé dans les vêtements et les tissus. On y trouve tout pour les grandes occasions :
- manteaux brodés de fil d’or,
- parures de soie,
- accessoires de cérémonie.
De plus, une section est dédiée aux tissus emblématiques de l’art ouzbek :
- Atlas 1
- Adras 2
- Shoyi 3
- Bakhmal 4
Ce marché est le reflet de l’élégance textile et de la richesse artisanale de la région.
Kolkhoz Bozor – Le cœur battant du quotidien
À l’ouest de l’ancienne muraille, le Kolkhoz Bozor est le grand marché central.
Il propose tout ce qu’on attend d’un hypermarché, version orientale :
- produits frais,
- pains cuits au tandur 5,
- viandes,
- électroménager,
- vêtements et jouets.
Chaque secteur est bien délimité, mais l’atmosphère reste partout la même : vivante, chaleureuse et profondément humaine.
1 Ikat Atlas : soie avec un petit ajout de coton pour plus de résistance, et peuvent également être fabriqués à partir de coton uniquement.
2 Ikat-Khan-Adras : soie royale alliant des motifs étonnants inoubliables et un lustre élégant.
3 Ikat Shoyi : soie fabriquée à la main à partir de soie 100 % naturelle de la plus haute qualité.
4 Ikats Bakhmal : velours de soie, entièrement naturels et délicatement doux, aux motifs superbement sophistiqués.
5 Tandur (ou tandoor) : four traditionnel en argile utilisé en Asie centrale, en Inde et au Moyen-Orient pour cuire du pain (comme le naan) ou de la viande.
La tour Shukhov de Boukhara, symbole de modernité et de renaissance
Une œuvre d’ingénierie signée Vladimir Shukhov
Située entre la citadelle Ark et la mosquée Bolo Haouz, la tour Shukhov est l’un des rares exemples d’architecture industrielle du XXe siècle conservés à Boukhara. Elle est conçue en 1929 par l’ingénieur russe Vladimir Shukhov 1, célèbre pour ses structures hyperboloïdes. Cette construction s’inscrit dans un vaste projet de modernisation lancé après l’intégration de Boukhara à l’Union soviétique.
À cette époque, la ville entame une transformation rapide. L’objectif est clair : améliorer les conditions sanitaires et offrir à la population un réseau d’eau potable fiable. Ainsi, la tour Shukhov est construite comme château d’eau et devient immédiatement le symbole de cette transition vers la modernité.
Une réponse à une urgence sanitaire historique
Jusqu’au début du XXe siècle, Boukhara dépendait de bassins et de canaux à ciel ouvert pour son approvisionnement en eau. Cependant, ce système archaïque favorisait la prolifération de la Richta 2, une maladie parasitaire endémique transmise par l’eau contaminée.
En 1920, les bombardements bolcheviks détruisent le réseau existant. Dès lors, une intervention rapide s’impose. Sous l’impulsion d’Abdulvahid Burkhanov 3, Ministre de la Santé soviétique et natif de Boukhara, un nouveau système est imaginé. C’est dans ce contexte que la tour Shukhov voit le jour. Elle permet alors de distribuer de l’eau potable à grande échelle, et ce jusqu’en 1975.
Quand le feu s’éteint, la mémoire veille
Après un incendie qui endommage gravement la cuve en bois, la tour est désaffectée. Pendant plusieurs décennies, elle reste à l’abandon. Pourtant, elle est classée comme monument du patrimoine technique, ce qui préserve sa structure de la destruction.
Renaissance
En 2018, un projet de restauration ambitieux est lancé par l’agence Authentic Travel, en partenariat avec des investisseurs français. Dès lors, la structure métallique est renforcée et rehaussée. La cuve est remplacée par une plateforme panoramique, accessible par ascenseur. Par ailleurs, la base du monument est réaménagée pour accueillir un musée, un centre touristique et plusieurs restaurants.
Un nouveau repère pour Boukhara
La tour est officiellement inaugurée en 2019 par S.E. Madame l’Ambassadrice de France à Tachkent, aux côtés du Hokim (gouverneur) de la province de Boukhara. Depuis, elle est devenue un repère visuel et culturel majeur dans le paysage historique de la ville.
Elle conjugue héritage soviétique et esthétique orientale, ce qui lui confère une singularité rare. En effet, la tour Shukhov raconte aujourd’hui deux récits imbriqués : celui d’une ville ancienne sauvée par la science, et celui d’un monument oublié devenu un symbole de renaissance patrimoniale.
1 Shukhov (Vladimir Grigorievitch) 1853-1939 : ingénieur, inventeur, architecte et scientifique russe, célèbre pour ses structures révolutionnaires et son approche visionnaire de l’ingénierie.
2 Richta, ou dracunculose : maladie parasitaire causée par un ver. Elle se contracte en buvant de l’eau contaminée ou en marchant dans des marais. Le ver se développe dans le corps puis ressort douloureusement par la peau, souvent au niveau des jambes.
3 Burkhanov (Mirzo Abdulvahid) 1875-1934 : poète engagé (surnom littéraire : Munzim), acteur majeur du mouvement réformiste Jadid en Asie centrale, a occupé des postes importants, notamment celui de ministre de l’Éducation publique et de la Santé de la République populaire de Boukhara entre 1920 et 1924.
Transports
Boukhara possède un aéroport qui reçoit les vols internationaux et domestiques.
En ville, les meilleures façons de circuler sont les taxis et les bus. Très économiques ils vous emmènent très rapidement partout dans la ville et les faubourgs.
Boukhara n’a pas sa propre gare ferroviaire. Celle-ci se trouve à Kogon (à 20 km de Boukhara) et dessert les villes :
- Tachkent, Samarkand et Navoï par l’Afrosyiab (trains rapides)
- Tachkent, Samarkand, Navoï, Urgench, Khiva par le Charq (trains lents)
Spectacles et vie nocturne
Attractions :
- Le théâtre de marionnettes dans la madrasa Koukeldash, rue Naqshbandi, Boukhara
- Spectacles folkloriques dans la madrasa Nadir Devon Begui, rue Naqshbandi, Boukhara
- Bukhara photo gallery, Gavkushon road 70, Boukhara
- Parc des Samanides, Boukhara
Festivals :
- Fête nationale de Navrouz, du 19 au 22 mars (fête du Printemps)
- Festival Nasriddin Afandi (festival de l’humour) en avril
- Festival de la cuisine orientale en avril
- Festival international Soie et Épices bisannuel en juin
- Festival de la Broderie et de la Joaillerie bisannuel en juin
- Festival du Melon en août
- Biennale de Boukhara en Septembre
- Festival du Tourisme en Novembre
Bars, café :
- Old Street Coffee, Sulaymon Murodov street, Boukhara
- Silk Road Spices Tea House, entre les seconde et troisième coupoles de la vieille ville, Boukhara
- Oriental Teahouse, Khakikat street, Boukhara
- Bon ! ,164 B. Naqshbandi street, Boukhara (boulangerie, pâtisserie, glacier, snacks chauds et froids)
- Safia, Mustakillik street, Boukhara (boulangerie, pâtisserie, glacier, snacks chauds et froids)
- Giotto, B. Naqshand street-Old town, Boukhara (pâtisserie, glacier, pizzeria, snacks chauds et froids)
Restaurants :
- Tour de Boukhara, place Registan, Boukhara
- Chalet, Mehtar Ambar Street, Bukhara
- Terrasse, 100 rue de Hakikat – vieille ville, Boukhara
- Zaytoon, 11 Zulfiya Street, Bukhara
- Chinor, Mehtar Ambar Street, Bukhara
- Old Bukhara, Samarkand Street, Bukhara
- Andara, 162 B. Naqshbandi street, Boukhara
- Palmira, 160 B. Naqshband street, Boukhara
- Bella Italia, B. Naqshband street, Boukhara
- The Plov, Sulaymon Murodov street, Boukhara
- Maroqand, Mirzo Gafur street, Boukhara
- Steyk Khaus, Mustakillik street, Boukhara





















































































